Genèse Ivaaannn

 

J’ai été invité, avec le compositeur Marc Démereau,  par le théâtre Garonne sur la saison 2003/2004 à créé trois formes scéniques où le cinéma serait source d’inspiration pour la musique et la scène. Ce cycle à pris le nom de Variations. Le thème nous étant donné par le choix des films il nous restait la variation. Ce fut donc trois variations autour des Films Prova d’orchestra (F. Fellini), La nuit du Chasseur (C. Laughton) et Les chevaux de Feu (S. Paradjanov).

 

 

IVAAAAANNN, adaptation libre du film Les Chevaux de feu de Sergeï Paradjanov, est une fable punk et rustique à la couleur des Carpates où vont se croiser les esprits de la forêt, la magie, la mort… Ce spectacle porte une vision distanciée sur les folklores, la grande culture russe et invoque quelques autres esprits tels que Prokofiev, Bartok ou Ligeti… c’est un clin d’oeil à la poésie décalée d’un cinéaste en marge. Sous son premier titre, Les ombre des ancêtre oubliés, (qui deviendra par la suite Les chevaux de feu),le film de Paradjonov, nous guide sur des routes intimes, lointaines, rares et partageables. Un voyage dans cette terre « oubliée de Dieu et des Hommes », dans ces espaces bruts comme un feu au milieu de la pièce, ces pièces où la terre, la pluie, le vent, s’engouffrent au milieu des hommes, ces hommes qui précipitent les agneaux au fond des talus, cette jeune femme qui se noie un agneau dans les bras et entraîne avec elle tout un règne. Quel est ce temps où l’on ne sait plus qui, de la nature ou de l’homme, préside au devenir de l’autre, ce temps où les étalons sautent par-dessus les tombes, et où le petit doigt des morts chante par la bouche des femmes. Une scénographie inspirée et audacieuse provoque des images fortes et entoure les musiciens d’un univers symbolique puissant. La musique est contrastée, parfois sauvage parfois inattendue dans sa douceur et sa délicatesse. IVAAAAANNN c’est un voyage vers des Carpates déjantées où tout est possible, où même les silences sont chargés d’une électrique énergie.

 

Je ne suis pas un dissident. Juste un réalisateur qui a été maudit. Je dérange les gens. Je ne suis pas conforme. Sergueï Paradjanov, 1980.
 
« Non Paradjanov n’était pas un dissident, il était pleinement et totalement un rebelle.
Le « clown triste de la perestroïka » aimait-il à se définir et il aura traversé des oiseaux sur la tête, des fleurs dans les cheveux, et mille idées dans la tête, cet archipel du Goulag. Entre la traque incessante, les brimades, l’enfermement, il a su garder son âme d’enfance émerveillée.  Bravant l’épouvante et la peur il a continué à dérouler la tapisserie magique de l’Orient, des contes immémoriaux courant sur la terre et fécondés par le vent.
À sa mort certains envoyèrent un télégramme qui parvint en URSS : « Le monde du cinéma a perdu un magicien ». Ils s’appelaient Moravia, Mastroianni, Fellini…
Il croyait à la parole de Dostoïesvki « la beauté sauvera le monde », et il ajoutait : « Seul le bonheur peut submerger le mal ».
Lui qui avait rendu palpable la couleur arménienne et la couleur géorgienne de la terre, pourrait dire comme son héros de Sayat Nova : « Je m’en vais devenir la terre. Je suis las, las. » (Chapitre 12 de Sayat Nova).
Il constatera: « J’ai connu trois despotes, tous vivaient au Kremlin. Je suis le seul cinéaste soviétique à avoir été emprisonné sous Staline, sous Brejnev, sous Andropov, et les films de cette époque étaient les électrocardiogrammes de la terreur, de la peur ». On lui doit d’avoir dynamité les canons du réalisme socialiste avec ce mélange de gouaille, de poésie et de provocation qui le rapprochait de son ami Pasolini.
Plus jamais ne sera comme avant après lui, et lui n’aura fait cela que par instinct, pour sauver les rêves du monde, et non pour le changer.

C’est par les Chevaux de feu qu’il fit irruption dans le monde occidental. Au cœur des violences, des superstitions, de la nature aux aguets, de l’eau omniprésente, va se dérouler un drame, ou plutôt un rituel ancestral. Celui de l’amour et de la mort. Mais le film déroule aussi l’incompréhension des couples, en faisant mourir très vite l’héroïne au tiers du film et installant un remariage glacial entre hantise et possession. L’étoile qui fait des signes entre les amants est leur signe de reconnaissance par-delà la mort. Elle balise le film et à la mort d’Ivan, les mains du fantôme de sa fiancée s’allongent à l’infini pour le rejoindre, et il peut enfin mourir en criant. Cette image d’une beauté prodigieuse, ne fait que succéder à tant d’autres. Ce film est une partition extraordinaire de couleurs, de tableaux, d’émotions. Quelques images rémanentes le parcourent: les brebis objets de tendresse et cause de la mort de Maritchka, les larmes et la pluie, les arbres qui protègent et qui tuent et se dénudent soudainement à la mort d’Ivan.
Les douze chapitres sont le chemin initiatique du film : Les Carpates, terre des Goutzouls, Ivan et Maritchka, le pré, solitude, Ivan et Palagna, la vie quotidienne, Noël, demain le printemps, le sorcier, l’auberge, la mort d’Ivan, la pietà.
Les chevaux de feu ne s’oublie jamais une fois que leurs sortilèges ont parcouru l’écran de nos jours.

« Je suis un artiste graphiste et un metteur en scène qui cherche à façonner des images » Et ce que l’on appelait ses « icônes-séquences » sont là tapies dans nos mémoires, incandescentes, énigmatiques, profondes. Nous n’aurons jamais fini d’épuiser la richesse jusqu’à la saturation de ses images. Mais plus que « ces boîtes à bijoux », plus que leur profusion matérielle, c’est leur richesse spirituelle qui continue à nous aveugler.
L’art de Paradjanov est ce croisement improbable sur la table d’opération de l’écran de cinéma entre l’art religieux orthodoxe et les collages surréalistes. Cela donne une contemplation active du monde.
 
Le cinéma de Paradjanov n’est pas un continent, mais une île où tous les mystères s’ébattent librement sans avoir à se justifier aucunement. »
 
Gil Pressnitzer