Genèse « Still life »

 

 J’ai conçu Still life au cours de l’été 2001, tel un acte de réflexion sur un nouveau millénaire qui voit le jour en dépit de toutes les apocalypses annoncées, médiatisées, et de celles inavouées, enfuies dans l’inconscient, collectif et individuel.
… Et puis vint septembre.

 

Questionnement également à propos d’une civilisation, la nôtre, qui oscille en permanence entre le credo dans une mythologie du progrès (de plus en plus mise à mal, invalidée par l’accès immédiat aux tragédies du monde via la surinformation et les images télévisuelles en particulier) et un catastrophisme généralisé. Car, comme chacun peut le constater, la spectacularisation des barbaries augmente l’audimat et alimente le plaisir paradoxal du « se faire peur ». Cela me fait étrangement penser aux jeux dans les amphithéâtres de la Rome antique.

 

Dispositif
Le dispositif de Still life, telle une partition métaphorique, est fondé sur la mise en tension poétique entre trois matériaux différents.
Quelques rails, vestiges oubliés dans l’espace, synecdoques d’une technologie en perte de visibilité. Car on pourrait le formuler ainsi: l’ère du fer est révolue. Le statut du métal conquérant, bâtisseur ou meurtrier selon l’usage, décline, et le chemin de fer, en tant qu’outil d’appropriation géopolitique des territoires, devient mémoire de l’histoire de l’homme.
Plusieurs téléviseurs, icônes de la technologie cathodique de la contemporanéité, posés à même le sol. Pas de spectacularisation en œuvre ici, au contraire, les moniteurs diffusent un plan fixe, une poigné des coquelicots agités par le vent, portrait brut d’une nature vulnérable, fertile et sanguine.
Un texte enregistré, extrait de The Waste Land / La Terre Vaine, en français et en anglais.

 

… un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil.

 

Ce poème, écrit par T.S.Eliot en 1922, s’ensuit à la Première Guerre Mondiale, au choc du fatras des destructions et des carnages qui pour l’homme du début du XX siècle ont revêtu une allure apocalyptique. La structure du texte est délibérément fragmentaire : bribes de conversation se juxtaposent à citations poétiques, images de la modernité se mêlent à souvenirs personnels et à la mémoire d’anciens mythes, dans un télescopage soutenu par les ruptures syntaxiques de l’écriture.
La représentation linéaire de la réalité n’est plus possible. Le poète ne peut que restituer une sorte d’inventaire de ce qu’il considère être le patrimoine de l’humanité.

 

… je veux de ces fragments étayer mes ruines…

 

Pour l’homme contemporain en manque de spiritualité, l’Apocalypse, ayant perdu sa signification étymologique de révélation, correspond à la fin du monde.
Il n’y aura pas de résurrection, pas d’après, seulement ruines, cumul de ruines.
Elle se transforme en synonyme de catastrophe.
La mémoire devient alors acte de résistance.
Et elle ne peut qu’être fragment, trace partielle.